Mise à mort du cerf sacré : quand Yorgos Lanthimos nous glace le sang
Imaginez un dîner où chaque mot semble calculé, où chaque regard sonne faux, et où l’atmosphère, pourtant feutrée, vous glace le sang. Bienvenue dans l’univers de La Mise à mort du cerf sacré, le film de Yorgos Lanthimos. Entre admiration pour sa mise en scène et perplexité face à son propos, on s'est lancés dans une discussion aussi passionnée que désordonnée - comme d'habitude. Prêts pour une plongée dans le froid clinique de Lanthimos ?
Un réalisateur qui ne fait pas dans la dentelle
Le cinéma de Yorgos Lanthimos peut être un cinéma où l’absurde côtoie le glacial, le clinique et où chaque plan semble conçu pour vous mettre mal à l’aise. La Mise à mort du cerf sacré ne déroge pas à la règle. Dès les premières minutes, le ton est donné : une opération chirurgicale filmée avec un réalisme cru, suivie d’une conversation anodine entre médecins. Le contraste est saisissant, et c’est exactement ce que recherche Lanthimos.
Pour Manu, ce film s’inscrit dans la continuité de l’œuvre du réalisateur Lanthimos explore des thèmes comme la culpabilité, la justice, et les rapports humains déshumanisés. C’est un cinéma qui ne laisse pas indifférent. Cédric, lui, avoue avoir été plus sensible à la forme qu’au fond : "J’ai trouvé ça beau, mais je n’ai pas tout de suite saisi où il voulait en venir. C’est un film qui demande du temps pour être digéré." Une réaction qui résume bien le paradoxe de ce film : on est fasciné par ce qu’on voit, mais on peine à comprendre ce qu’on nous montre.
Colin Farrell + Nicole Kidman = love
Au cœur de ce film, il y a Steven Murphy (Colin Farrell), un chirurgien réputé, mari aimant et père attentionné… en apparence. Car sous cette façade lisse se cache un homme tourmenté, complètement impuissant, dont les secrets vont peu à peu faire vaciller son monde. Farrell, que Cédric a longtemps considéré comme un acteur "inégal", livre ici une performance saisissante. Son Steven est un bloc de glace : ses sourires sont rares, ses gestes mesurés, et ses dialogues, souvent cruels, sonnent comme des coups de scalpel. Il semble constamment en contrôle, comme anesthésié face à ce qui lui arrive, avant que tout ne se fissure progressivement, laissant apparaître une panique sourde, presque honteuse. Farrell impressionne justement par cette retenue : il ne surjoue jamais, et c’est dans cette rigidité que naît toute la tragédie du personnage.
Nicole Kidman, elle aussi, est remarquable. Sa froideur, que l’on connaît déjà dans sa carrière, atteint ici une forme de perfection clinique. Elle incarne Anna avec une distance troublante, comme si chaque émotion était filtrée, contenue, rationalisée. Son regard impénétrable, son attitude digne, presque mécanique, même lorsque la situation devient insoutenable. Pourtant, derrière ce masque de contrôle affleure peu à peu une angoisse profonde, un désespoir qu’elle refuse de laisser exploser. Kidman ne cherche jamais à attendrir : elle reste fidèle à la logique froide du film, ce qui rend son personnage d’autant plus crédible et dérangeant. Elle forme avec Farrell un couple parfaitement accordé dans sa rigidité émotionnelle, comme si tous deux vivaient déjà dans un état de dissociation permanente.
Face à eux, Barry Keoghan impose une présence inoubliable. Son interprétation repose sur une neutralité presque inhumaine : son regard fixe, sa voix monotone et son calme imperturbable créent un malaise constant. Il n’élève presque jamais le ton, ne menace jamais ouvertement, et c’est précisément cette absence d’émotion visible qui le rend terrifiant. Keoghan parvient à donner à son personnage une dimension presque abstraite, comme une force inévitable, une incarnation froide de la culpabilité et du châtiment. Sa simple présence suffit à déséquilibrer chaque scène.
Une mise en scène, au scalpel, qui donne des frissons
Si les sujets du film divisent, sa mise en scène, elle, fait l’unanimité. Lanthimos a une patte visuelle reconnaissable : des plans géométriques, des cadrages déstabilisants, des couleurs froides qui renforcent l’atmosphère oppressante.
Dans La Favorite, on peu trouver que certains effets étaient un peu gratuits. Ici, tout sert le propos. Même les plans les plus étranges ont une justification.
Un film qui parle de culpabilité, de famille… et de malédiction
De quoi parle le film ? C’est une question complexe, qui laisse beaucoup de liberté d’interprétation, mais en surface on peut dire qu’il s’agit d’une réflexion sur la culpabilité, la justice et le prix à payer pour ses erreurs, tant Lanthimos nous plonge dans une tragédie moderne et ne donne pas ses clés de lecture facilement. Son cinéma est fait de non-dits, de silences, et de scènes qui semblent anodines jusqu’à ce qu’on réalise, trop tard, qu’elles étaient cruciales.
C’est peut-être cette ambiguïté qui fait la force du film. Comme le note Manu, "Lanthimos ne nous explique pas tout. Il nous laisse interpréter, et c’est ça qui est fascinant." Alors, faut-il connaître les références du film pour l’apprécier ? Pas forcément. Mais cela aide, sans doute, à en saisir toute la profondeur.
Et après ?
La Mise à mort du cerf sacré s’inscrit dans une filmographie riche et variée. Après ses premiers films grecs, plus expérimentaux, le réalisateur a entamé une carrière internationale avec The Lobster et ce The Killing of a sacred deer, avant de s’orienter vers des récits plus romanesques avec La Favorite et Pauvres Créatures. Son dernier film en date, Kinds of Kindness, marque un retour à un cinéma peut être plus abstrait et dérangeant - preuve que Lanthimos n’a pas fini de nous surprendre.


