La Traversée de Paris : La comédie noire sous l'Occupation
Imaginez : Paris, 1942. La nuit tombe sur une ville aux allures de décor de théâtre, où les ombres s’allongent et où chaque pas peut vous mener droit dans les ennuis. Deux hommes, que tout oppose, se lancent dans une traversée nocturne de la capitale, chargés de valises bien trop lourdes pour être honnêtes. Non, ce n’est pas le début d’une blague (même si Bourvil et Gabin dans le même film, ça pourrait en être une), mais bien l’intrigue de La Traversée de Paris, un film culte de Claude Autant-Lara qui secoue les codes du cinéma français des années 50. Et si on vous disait que ce film, souvent réduit à une simple comédie, est en réalité une plongée acide dans la lâcheté humaine et les petits arrangements de l’Histoire ?
Un film qui dérange (et c’est tant mieux)
Sorti en 1956, La Traversée de Paris débarque dans un paysage cinématographique français encore marqué par les récits héroïques de la Résistance. À l’époque, le cinéma d’après-guerre aime les héros, les sacrifices et les fins moralisatrices. Autant-Lara, lui, balance un pavé dans la mare : et si, pendant l’Occupation, les Français n’avaient pas tous été des résistants de la première heure, mais plutôt des opportunistes, des lâches ou des profiteurs ? Le film suit deux hommes, Martin (Bourvil) et Grandgil (Jean Gabin), contraints de traverser Paris de nuit pour livrer de la viande au marché noir. Leur périple, qui pourrait ressembler à une aventure comique, se transforme rapidement en une satire grinçante de la nature humaine.
Autant-Lara ne fait pas dans la demi-mesure. Son cinéma, frontal et sans concession, dépeint un monde où personne n’est épargné. Pas de héros ici, juste des antihéros, des salauds de pauvres (oui, le terme est lâché) et des personnages qui oscillent entre naïveté et cynisme. "Il n’y a quasiment pas de musique, ça s’engueule beaucoup, ça se sermonne tout le temps", décrit Manu. Bref, un film qui ne vous fera pas passer une soirée légère, mais qui vous laissera avec un goût amer et une sacrée matière à réflexion.
Un casting culte
Avec Bourvil, Gabin et De Funès au générique, on pourrait s’attendre à une comédie légère, du genre à se taper sur les cuisses en regardant des quiproquos et des répliques cultes. Pourtant, La Traversée de Paris est tout sauf ça. "C’est un film qui est hyper cruel, mais hyper intéressant en soi", confie Manu. Et c’est là toute la force du film : il joue avec les attentes du public pour mieux les subvertir. Les scènes comiques existent, mais elles sont teintées d’un humour noir et d’une violence morale qui laissent un arrière-goût désagréable. "On rit des pauvres, on rit des profiteurs, on rit de la méchanceté", explique Cédric. À l’époque de sa sortie, beaucoup de spectateurs n’ont pas saisi cette ambiguïté, prenant le film pour une simple comédie. Aujourd’hui, avec le recul, on comprend mieux son audace : Autant-Lara utilise le rire comme un miroir déformant, pour mieux révéler les travers de ses personnages.
Un cinéma clivant, entre tradition et modernité
Autant-Lara n’était pas du genre à se faire des amis dans le milieu du cinéma. Dans les années 50, il incarne l’ancien monde face à la Nouvelle Vague, ce mouvement qui révolutionne le 7e art avec des films comme À bout de souffle ou Les 400 coups. Pour Truffaut et Godard, Autant-Lara est "la tête à abattre" : son cinéma littéraire, ses dialogues ciselés et sa mise en scène théâtrale symbolisent tout ce qu’ils rejettent. "C’est une guerre d’idéologie entre les deux réalisateurs", explique Cédric. D’un côté, un cinéma qui mise sur les mots et les idées ; de l’autre, une approche plus instinctive, où la mise en scène prime sur le scénario.
Un film qui résonne encore aujourd’hui
Plus de 60 ans après sa sortie, son propos sur la bassesse humaine, l’opportunisme et la lâcheté en temps de crise reste d’une actualité troublante. "Ce nihilisme-là reste très actuel", souligne Cédric. Dans un monde où les réseaux sociaux amplifient les discours pessimistes et où les crises successives (économiques, sanitaires, politiques) poussent certains à se replier sur eux-mêmes, le film d’Autant-Lara résonne comme un avertissement. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour survivre ? À quel point la morale peut-elle fléchir face à l’intérêt personnel ?
Bien sûr, le film n’est pas parfait. Son regard très masculin et ses clichés sur les femmes (typiques de l’époque) peuvent agacer, tout comme son absence de nuance sur la Résistance. Mais c’est justement cette radicalité qui fait sa force : Autant-Lara ne cherche pas à plaire, mais à provoquer. "C’est un film qui gratte énormément", résume Cédric. Et parfois, c’est exactement ce dont on a besoin : un film qui nous dérange, nous questionne et nous pousse à voir au-delà des apparences.
La Traversée de Paris est disponible en VOD sur Canal et en DVD/Blu-ray.

